Document de recherche · version de travail · 14 septembre 2026 · Économie appliquée

Mesurer la disponibilité d'un prix de référence : pourquoi sept constats sur dix échappent à la méthode du sixième procédé

Anthelme A. N'DRI
Économiste (master de recherche en économie) — N'DRI Research Lab, recherche indépendante. Correspondance : ndri@ndriresearchlab.ddns.net
14 septembre 2026 document de travail compagnon de : « Mesurer ce qui échappe au contrôle » (IRTPE)

Résumé

Le sixième procédé — la méthode dite du prix de référence, appliquée aux transactions sur matières premières — est présenté comme la réponse fiscale adaptée aux minerais. Cette littérature, solide sur le plan doctrinal, partage une hypothèse jamais testée : qu'un référentiel de prix existe pour le minerai concerné. Cet article teste cette hypothèse et la trouve fausse dans sept cas sur dix.

Sur 1 543 constats produits par un dispositif de détection sur 1 396 flux miroirs, 461 seulement (29,9 %) reposent sur une série de prix réelle — Pink Sheet de la Banque mondiale ou Mineral Commodity Summaries de l'USGS. Les 1 082 restants (70,1 %) sont des anomalies déclaratives : ils signalent une divergence sans terme de comparaison externe. Sur les 11 séries de prix effectivement chargées, 9 minerais du corpus disposent d'une référence directe ou d'un proxy, et l'uranium n'en a aucune.

La conséquence est directement opérationnelle : le sixième procédé est inapplicable sur la majorité du corpus, non par défaut de conception mais par absence d'entrant. Nous proposons de considérer la disponibilité du référentiel comme une variable mesurable et prioritaire, et nous montrons où elle manque exactement.

Mots-clés : prix de transfert · sixième procédé · matières premières · référentiel de prix · minerais critiques · données de marché · administration fiscale
Codes JEL : H25 · H26 · F14 · Q32 · O55 · C81

1. Introduction

Contrôler le prix d'une transaction minière suppose de pouvoir dire à quoi ce prix aurait dû ressembler. Cette opération, banale pour un métal coté, ne l'est plus dès que le produit est un concentré, un minerai brut, un alliage non standardisé ou un sous-produit. C'est précisément le terrain du sixième procédé : une méthode de détermination du prix applicable aux transactions sur matières premières, développée d'abord au Brésil, puis en Indonésie, et reprise dans les travaux de l'OCDE et du Forum intergouvernemental sur les mines (IGF).

Cette littérature est solide et utile. Elle repose toutefois sur une hypothèse qui, à notre connaissance, n'a jamais été testée empiriquement : que pour le minerai concerné, un référentiel de prix existe. Or c'est une condition, non une évidence. Un référentiel suppose une cotation publique, ou à défaut un proxy défendable, et une unité de mesure homogène. Faute de quoi la méthode n'a aucun entrant : elle indique comment comparer, mais il n'y a rien à comparer.

La question posée

Avant de débattre de la méthode de détermination du prix, il faut savoir si un prix de référence est disponible. Cet article fait de cette disponibilité une variable mesurée, et la mesure sur un corpus de 1 543 constats.

Le résultat est net et inconfortable. Sur les 1 543 constats du dispositif, 461 (29,9 %) seulement reposent sur une série de prix réelle. Les 1 082 autres (70,1 %) sont des anomalies déclaratives : ils établissent qu'une divergence existe entre deux déclarations, mais sans terme de comparaison externe, ils ne permettent pas de qualifier un prix d'anormal. Autrement dit : le sixième procédé, correctement conçu, ne serait applicable qu'à un tiers environ du corpus.

Ce résultat joue contre une lecture triomphale de la lutte contre les flux financiers illicites. Il ne dit pas que l'instrument est mauvais, mais qu'il est conditionnel — et que la condition manque fréquemment. C'est un apport à la fois pour les administrations (savoir où un instrument est utilisable) et pour la doctrine (reconnaître la condition d'application d'une méthode).

La suite est organisée ainsi. La section 2 positionne l'article dans la littérature du prix des minerais. La section 3 définit ce que signifie « un référentiel disponible » et présente la classification retenue. La section 4 donne les résultats. La section 5 en tire les conséquences pour l'application du sixième procédé. La section 6 délimite ce que ce travail n'établit pas. La section 7 indique la conduite à tenir là où le référentiel manque.

2. Positionnement dans la littérature

La littérature sur le prix des minerais à des fins fiscales est récente, technique et en expansion. Elle se divise en trois blocs, dont aucun ne mesure la disponibilité du référentiel.

2.1 La doctrine du sixième procédé

Un premier bloc établit et discute la méthode elle-même. Heij (1998, 2001) en pose l'analyse de référence et documente son application aux économies émergentes ; Gomes et Mansur (2018) en retracent la construction brésilienne et son articulation avec l'action 10 du projet BEPS ; Daholi et Dewantara (2023) en décrivent l'application indonésienne au charbon. Ce corpus est doctrinal et juridique : il dit comment la méthode fonctionne lorsque les conditions sont réunies. Il ne mesure pas la fréquence avec laquelle elles le sont.

2.2 La guidance technique sur la détermination du prix

Un deuxième bloc fournit l'outillage opérationnel. Le manuel conjoint de l'OCDE et de l'IGF (2023) Determining the Price of Minerals est devenu la référence sur la détermination du prix des minerais à des fins fiscales ; le manuel des Nations Unies (2019) couvre les questions fiscales propres aux industries extractives des pays en développement. Ces documents recensent les sources de prix utilisables et les méthodes d'ajustement. Ils supposent — là encore — qu'une source existe, et traitent la question de savoir laquelle choisir.

2.3 Le contentieux et l'application pratique

Un troisième bloc, plus récent, documente les difficultés d'application. Benzaquen (2026) analyse les incohérences opérationnelles de la valorisation des matières premières au Pérou et les difficultés de prix de transfert qui en résultent. Ces travaux confirment que la mise en œuvre est difficile, mais ils le font au niveau du dossier, sans quantifier la fréquence du manque de référentiel à l'échelle d'un corpus.

BlocCe qu'il établitCe qu'il laisse ouvert
Doctrine du sixième procédéComment appliquer la méthodeSur quelle part du réel elle est applicable
Guidance OCDE / IGF / ONUQuelle source de prix choisirCe qu'on fait quand aucune source n'existe
Contentieux et pratiqueQue l'application est difficileLa fréquence du manque d'entrant
Cet articleQue la disponibilité du référentiel est mesurable, et qu'elle manque dans 70,1 % des constats du corpus
Tableau 1. Positionnement. L'apport n'est pas une méthode supplémentaire de détermination du prix, mais la mesure de sa condition d'application.

3. Ce qu'est un référentiel disponible

La disponibilité d'un référentiel n'est pas binaire. Nous retenons trois degrés, qui correspondent à trois niveaux de défendabilité devant une administration ou un juge.

DegréDéfinitionConséquence pour le contrôle
Référence directeLe produit du corpus correspond à une cotation publique standardisée, même qualité, même unité.Comparaison directe possible.
ProxyAucune cotation du produit, mais un référentiel du métal contenu, avec ajustement explicite de teneur et d'unité.Comparaison possible sous réserve de justifier l'ajustement.
Aucun référentielNi cotation du produit, ni proxy défendable : le marché est bilatéral, l'unité non homogène, ou l'acheteur unique.Aucun entrant pour le sixième procédé.
Tableau 2. Les trois degrés de disponibilité. La distinction entre « proxy » et « aucun référentiel » est décisive : c'est là que se joue l'applicabilité.

3.1 Les sources utilisées

Deux sources publiques constituent l'ossature du référentiel : la Pink Sheet de la Banque mondiale, qui publie des séries mensuelles de prix de matières premières, et les Mineral Commodity Summaries de l'USGS, qui fournissent des prix et des données de production, en domaine public. Ces deux sources ont l'avantage d'être gratuites, stables et citables — trois qualités sans lesquelles un référentiel n'est pas utilisable par une administration à moyens limités.

3.2 Le protocole de classement

Pour chaque minerai du corpus, nous avons recherché une série de prix effectivement chargeable dans ces sources, puis classé le minerai selon les trois degrés ci-dessus. Le critère du proxy est restrictif : il exige que l'ajustement de teneur et d'unité soit explicable et reproductible, et non simplement plausible.

Pourquoi cette classification est le cœur de la contribution. Elle transforme une intuition qualitative (« certains minerais sont difficiles à contrôler ») en une variable binaire mesurable, qui peut être recomptée, contestée, et révisée. Un lecteur qui n'est pas d'accord avec un classement peut le contester sur un minerai précis, sans invalider le cadre.

4. Résultats

4.1 Le résultat central : 461 constats sur 1 543

Résultat central

Sur 1 543 constats, 461 (29,9 %) reposent sur une série de prix réelle. Les 1 082 restants (70,1 %) sont des anomalies déclaratives : ils signalent une divergence, mais sans terme de comparaison externe, ils ne peuvent pas être qualifiés de prix anormal.

StatistiqueValeurLecture
Constats du corpus1 543Registre complet
Constats reposant sur une série de prix réelle46129,9 %
Constats sans référentiel externe1 08270,1 %
Constats de type « prix déclaré sous le prix de référence »287Comparaison directe à une série chargée
Séries de prix effectivement chargées11Banque mondiale, USGS
Minerais du corpus disposant d'une référence (directe ou proxy)9Sur 10 minerais
Minerais sans aucune référence1L'uranium
Tableau 3. Disponibilité du référentiel. Les deux premières lignes de résultat (461 et 1 082) constituent la mesure ; les suivantes en expliquent la structure.

La lecture de ce tableau doit être précise. Le nombre de minerais sans référence est faible — un seul sur dix — mais il ne gouverne pas la part des constats. Un minerai représentant un grand nombre de flux pèse davantage dans le résultat qu'un minerai marginal. La variable pertinente n'est donc pas le nombre de minerais couverts, mais le volume de constats qu'ils portent.

4.2 Où le référentiel manque : trois zones

Le classement des minerais fait apparaître une structure nette, en trois zones, qui recoupe les difficultés décrites par la littérature mais les ordonne.

ZoneMineraisCaractéristiqueSixième procédé
RougeColtan, terres rares, germanium/gallium, cobalt brut, graphite naturel, uraniumAucun référentiel externe ; acheteurs concentrés ; contrats non publics.Inapplicable
IntermédiaireLithium, manganèse haute teneur, chromite, étain, platinoïdesRéférence partielle : proxy, unité non homogène.Applicable sous condition d'ajustement justifié
VerteCuivre, or, pétrole, minerai de fer, aluminiumRéférentiel de marché applicable.Applicable
Tableau 4. Les trois zones de disponibilité. La colonne de droite est la conséquence opérationnelle directe : elle indique à une administration où elle peut mobiliser l'instrument.

Cette structure explique pourquoi les débats doctrinaux sur le sixième procédé paraissent parfois déconnectés des difficultés de terrain. Les cas d'application les mieux documentés — le charbon indonésien, les matières premières brésiliennes — portent sur des produits qui se situent en zone verte ou intermédiaire, c'est-à-dire là où un référentiel existe. Là où le référentiel manque — la zone rouge — il n'y a pas de contentieux à analyser, précisément parce qu'aucun redressement n'est possible. L'absence de jurisprudence n'est donc pas une preuve de l'absence de problème : c'est un effet de sélection documentaire.

Ce raisonnement de sélection est le point le plus important de la section. Si la littérature se construit sur les cas où un référentiel existe, elle décrit nécessairement un sous-ensemble biaisé du problème. Notre mesure quantifie la taille du sous-ensemble complémentaire : 70,1 %.

5. Conséquences pour l'application du sixième procédé

5.1 Une condition d'application, non un défaut

Il serait inexact de conclure que le sixième procédé ne fonctionne pas. Il serait tout aussi inexact de le présenter comme la solution aux flux extractifs africains. La formulation correcte est que le sixième procédé corrige un prix par rapport à un référentiel, et qu'il opère donc là où le référentiel existe. Ce qui manque dans 70,1 % du corpus, c'est l'entrant, non la méthode.

5.2 Complémentarité, non substitution

La conséquence pratique est une répartition des instruments. Là où le référentiel existe, la comparaison de prix est l'outil le plus efficace et le plus défendable. Là où il manque, l'administration doit s'appuyer sur un autre instrument : contrôle de la cohérence déclarative, analyse de la structure de groupe, examen des conditions de négociation. Ces instruments sont moins décisifs juridiquement, mais ils sont disponibles là où la comparaison de prix ne l'est pas.

5.3 Ce que la mesure permet de faire

Une administration qui dispose de cette mesure peut allouer ses moyens : concentrer l'instruction sur les constats portant sur la zone verte, où le redressement est possible, et traiter autrement ceux de la zone rouge. C'est un gain d'efficacité modeste mais immédiat, qui ne suppose aucune réforme ni aucun moyen nouveau. Il suppose seulement de savoir où l'instrument s'applique.

6. Ce que ce travail n'établit pas

Où ce travail se situe. La disponibilité d'un prix de référence n'est pas une question de méthode fiscale seulement : c'est une condition de mesure des flux financiers illicites. Le Conceptual Framework de l'UNCTAD et de l'UNODC (2020) place la fausse facturation commerciale dans le premier de ses quatre piliers, celui des pratiques fiscales et commerciales, et l'indicateur 16.4.1 des Objectifs de développement durable en fait un objet de mesure statistique officielle. Le catalogue des méthodes (UNCTAD, 2021) recense précisément les deux familles dont relève notre écran d'unité de valeur — la Trade and Transfer-Trade Price Deviation Method (Boyrie, Pak et Zdanowicz, 2005) et la comparaison des prix de transfert à un comparateur externe (Bernard, Jensen et Schott, 2006) — et il exige, pour l'une comme pour l'autre, une série de prix de référence. Notre résultat négatif — 70,1 % du corpus sans référentiel — porte donc sur la faisabilité de la mesure officielle, et non sur un détour méthodologique. Enfin, les déclarations du partenaire sont en CIF et celles d'Afrique en FOB : l'ajustement de 6 % préconisé par l'UNCTAD ne retire que 3 constats sur 738 (−0,4 %) — le seuil de 20 % est donc conservateur au regard de la convention UNCTAD.
  • Aucune estimation de pertes fiscales. Les 1 082 constats sans référentiel ne sont pas des pertes : ce sont des anomalies déclaratives non qualifiables en l'état. Les additionner, ou les traiter comme des redressements manqués, serait une erreur d'interprétation grave.
  • Aucune appréciation juridique. Nous ne qualifions aucun prix d'anormal ni aucune transaction d'irrégulière. Nous mesurons la disponibilité d'un entrant technique, ce qui est une question de statistique et non de droit.
  • La classification des minerais est contestable par construction. Le classement d'un minerai entre « proxy » et « aucun référentiel » dépend du caractère jugé défendable de l'ajustement. Nous avons retenu un critère restrictif, ce qui minore probablement la disponibilité réelle. Un critère plus permissif augmenterait la part des constats qualifiables — et c'est un test de robustesse que nous appelons à conduire.
  • Le périmètre est borné. 1 396 flux miroirs, 14 pays, 34 partenaires, 10 minerais, 2018-2025. Les valeurs 2024 et 2025 sont partielles, pour une raison matérielle — le quota d'accès à l'interface Comtrade — et non par reflux du phénomène.
  • Le décompte des constats n'est pas un décompte d'entreprises. Un même flux peut générer plusieurs constats de types différents ; les catégories ne se somment pas au total.
  • La source de prix n'est pas une source décisionnelle. La Pink Sheet et l'USGS sont des références de marché, non des décisions administratives. Un référentiel utilisable en procédure peut exiger une consolidation supplémentaire.

7. Que faire là où le référentiel manque

La zone rouge n'est pas un vide : c'est un territoire où il faut construire un référentiel plutôt qu'en chercher un. Trois voies sont praticables, par ordre croissant de difficulté.

7.1 Utiliser le prix des concentrés de qualité comparable

Pour plusieurs minerais de la zone rouge, il n'existe pas de cotation du produit, mais il existe des transactions observables portant sur des concentrés de teneur comparable. Un référentiel construit sur ces transactions — même imparfait — vaut mieux qu'aucun référentiel, à condition d'être documenté et défendable : origine, date, teneur, unité. C'est la voie la plus rapide, mais elle exige une collecte que les administrations seules ne peuvent pas toujours mener.

7.2 Construire un indice composite de minerai contenu

Une voie plus robuste consiste à définir, pour chaque minerai, un panier de référence fondé sur le contenu métallique, plusieurs cotations disponibles, et des coefficients de teneur publics. Cette approche est celle que la guidance OCDE/IGF ouvre sans la chiffrer. Sa mise en œuvre suppose un travail de métrologie plus lourd, et une validation par des laboratoires.

7.3 Déplacer l'instrument de contrôle

La troisième voie reconnaît que, pour certains flux, aucun référentiel de prix ne sera jamais disponible. Il faut alors contrôler autre chose : la cohérence entre déclarations, la structure de propriété des contreparties, la régularité des volumes. C'est précisément la fonction d'un index de risque — non de remplacer la comparaison de prix, mais de hiérarchiser ce qui reste à instruire quand la comparaison est impossible.

8. Conclusion

Le sixième procédé est présenté comme la réponse fiscale adaptée aux matières premières. Cette réponse est conditionnelle, et la condition — l'existence d'un référentiel de prix — n'avait pas été mesurée. Sur un corpus de 1 543 constats, 461 seulement (29,9 %) reposent sur une série de prix réelle. Les 1 082 autres (70,1 %) ne sont pas qualifiables en l'état.

Ce résultat a deux conséquences. La première est opérationnelle : une administration peut désormais savoir où l'instrument s'applique dans son propre corpus, et allouer ses moyens en conséquence. La seconde est analytique : la littérature sur le prix des minerais se construit sur les cas où un référentiel existe, ce qui biaise la perception du problème. Mesurer le complément — 70,1 % — le rétablit.

La contribution n'est donc pas une méthode supplémentaire, mais la mesure de la condition d'application des méthodes existantes. C'est un apport modeste et vérifiable, et c'est exactement ce qui le rend utile : un instrument dont on connaît le domaine de validité vaut mieux qu'un instrument réputé universel.

Références

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